
Planter à tout prix :
Damien François,
ingénieur forestier – Forêt d’ici
Ingénieur forestier depuis plus de vingt ans, Damien François est l’un des référents techniques de Forêt d’ici, grande coopérative de gestion forestière du tiers nord de la France.
Après avoir occupé plusieurs postes (responsable d’agence, responsable technique, …), il est aujourd’hui responsable de la Recherche & Développement et du transfert technique. : il travaille à faire évoluer les itinéraires sylvicoles face aux crises sanitaires et au changement climatique, à tester de nouvelles essences, à réduire l’impact environnemental des chantiers, à intégrer les nouvelles technologies dans la gestion forestière et à limiter la pénibilité et la dangerosité des interventions en forêt.
Forêt d’ici accompagne plus de 12 000 propriétaires privés, gère 200 000 hectares et conduit chaque année plus de 3 500 chantiers, du renouvellement (par régénération naturelle ou par plantation) jusqu’à la récolte et la valorisation, avec une forte part de bois certifiés PEFC (plus de 70%).
Par sa double expérience de terrain et d’innovation, Damien François apporte un regard technique solide et pragmatique sur les débats autour de la sylviculture, loin des oppositions simplistes.
Regard d’un forestier de terrain
Le documentaire Planter à tout prix propose une critique forte de certaines pratiques forestières, en particulier des « plantations industrielles » et des dispositifs de compensation carbone ou d’aides publiques mal encadrés en se basant essentiellement sur des exemples pris à l’international. En tant que forestier, je reconnais que certaines des dérives mises en avant existent réellement : certains passages en monocultures intensives là où on aurait pu maintenir de milieux riches ou des projets carbone contestables ont des impacts sur la biodiversité pas ou mal justifiés. Ces situations méritent d’être montrées, car elles interrogent les limites d’une vision trop simpliste de “l’arbre solution”.
Mais pour comprendre ce qui se joue en France, il est important de replacer ces images dans leur contexte. La plupart des exemples présentés dans le film proviennent de régions du monde où les conditions, les enjeux et les cadres réglementaires sont très différents des nôtres. L’essentiel des pratiques françaises, ne peuvent pas être assimilées directement à ces situations extrêmes.
Plantation et régénération : deux leviers, pas deux camps
La plantation possède une force politique évidente. Elle est visible, mesurable, communicable. Le nombre d’arbres plantés devient un indicateur d’action. Face à l’inquiétude climatique, le geste rassure : on replante ce qui a été perdu.
Cette simplicité explique la multiplication des programmes à grande échelle. Financer des plantations permet d’afficher une action concrète sans pour autant devoir modifier les modes de production ou de consommation, du moins pas dans l'immédiat.
La séquestration de carbone par les arbres est réelle. Mais elle doit être replacée dans un bilan global :
émissions liées aux coupes et au travail du sol
durée effective de stockage dans la biomasse forestière et les produits bois
vulnérabilité accrue des peuplements face aux sécheresses et aux ravageurs.
Le documentaire met en avant les failles de certains dispositifs de crédit carbone :
calculs erronés
accaparement des terres
relations aux communautés locales
contrôles insuffisants
conflits d’intérêts entre certificateurs et porteurs de projets.
Des dérives existent, elles doivent être analysées et dénoncées. Mais l’ensemble du mécanisme ne se réduit pas à ces échecs. Certains projets sont rigoureux, encadrés et réellement contributifs. L’enjeu n’est pas d’abandonner ces outils, mais d’en renforcer la transparence et l’exigence.
À l’échelle européenne, la situation est plus complexe et, parallèlement, devient plus incertaine. Presque toutes les forêts d’Europe ont été plantées, façonnées et gérées par l'homme à des fins diverses. Ces forêts, longtemps présentées comme des puits de carbone stables, sont fragilisées par les effets du changement climatique. La plantation sur des terres agricoles en friche peut contribuer à des stratégies locales, mais elle ne saurait en constituer le cœur.
La différence se joue d’abord ailleurs : dans la réduction des émissions à la source. La forêt ne représente qu’un aspect du système climatique ; la plantation, qu’un aspect de la gestion forestière. Sans baisse effective du recours aux énergies fossiles, les mécanismes de compensation naturel resteront marginaux au regard de l’ampleur du problème.
Des modèles forestiers inscrits dans le temps long
Les forêts actuelles sont le résultat de décennies d’organisation économique. Les monocultures résineuses ont structuré des filières entières : industries du bois, infrastructures, emplois, compétences techniques.
En Allemagne, la diversification des essences et des filières est engagée depuis plus de vingt-cinq ans. Elle répond à des enjeux écologiques identifiés de longue date, mais elle s’inscrit dans des cycles longs. Les arbres mettent plusieurs décennies à pousser, tandis que les investissements industriels s'amortissent sur des périodes de moyen terme. Les inquiétudes persistent dans le secteur de l'industrie du bois concernant l'approvisionnement futur en matières premières.
Le changement climatique accentue ces tensions en fragilisant les peuplements existants. Il impose d’adapter les modèles de sylviculture sans pour autant effacer les conditions économiques qui les ont façonnés.
La plantation peut ainsi devenir un outil de transition entre la terre en jachère et des forêts plus mixtes. Tout dépend du cadre dans lequel elle s’inscrit.
« Gardien de la forêt » ou « producteur de bois »
C’est dans ce contexte que la position sociale des forestiers évolue. Longtemps associés à une gestion durable héritée d’une tradition de longue date, ils étaient perçus ils se considèrent à la fois comme des fournisseurs de bois durables et comme les garants de l'équilibre écologique. Deux dynamiques changent cette vision.
La médiatisation de l’effondrement de la biodiversité a conduit à interroger la capacité des modèles de gestion existants à préserver l’ensemble du vivant. Ces modèles de forêts mélangées durables favorisent de nombreuses espèces, mais pas toutes : certaines dépendent de plus vieux arbres, de bois mort abondant ou de milieux plus ouverts. Cette complexité nourrit le doute.
Parallèlement, le changement climatique a transformé le secteur en victime visible. Sécheresses, scolytes, tempêtes fragilisent les peuplements plus vite que prévu. Les forestiers se trouvent confrontés à des incertitudes techniques majeures : planter ou favoriser la régénération naturelle ?
Quelles essences choisir ? Comment arbitrer entre résilience écologique et viabilité économique ? Les réponses ne sont ni simples ni consensuelles.
La forêt demeure fortement associée, dans la perception collective, à une nature « sauvage ». La question de la propriété n’est pas souvent posée : toutes les forêts sont souvent vues comme un bien commun. Ce sentiment de propriété et d’appartenance favorise l’implication citoyenne, mais s’accompagne parfois d’une méconnaissance des contraintes techniques et financières de la gestion de forêt publique, comme des forêts communales et privées. Qui en profite ? Qui décide ? Avec quels moyens ? Pour quels coûts ? Ces dimensions restent peu visibles. Les critiques émergent, les choix sont questionnés.
Le foncier : une limite souvent ignorée
Un aspect moins visible concerne la disponibilité des terres.
Des programmes de plantation participative développés en Allemagne ont rencontré une contrainte concrète : après plusieurs années de reboisement, les surfaces disponibles se raréfient.
Lorsque le foncier local vient à manquer, les projets se déplacent. Les financements circulent vers des régions où les terres semblent plus disponibles.
Dans certains pays, des terres considérées comme « vacantes » relèvent en réalité d’usages traditionnels. Planter sur ces espaces peut générer des conflits majeurs. La plantation devient alors une question de gouvernance et de justice territoriale.
Engagement citoyen :
agir face au sentiment d’impuissance
Depuis les sécheresses de 2018-2019, les chantiers participatifs se multiplient. Scolaires, familles, entreprises s’engagent dans des plantations.
Les motivations des participants dépassent la seule logique carbone. Le ressort le plus fréquemment exprimé tient au sentiment d’impuissance face aux crises globales. Planter permet de « faire quelque chose », de retrouver une forme d’efficacité personnelle. L’action est concrète, visible, immédiatement compréhensible.
S’y ajoutent d’autres leviers de motivation : passer du temps dehors, vivre une expérience collective, renforcer la cohésion d’un groupe, partager un moment en famille ou entre collègues, apprendre auprès de forestiers et mieux comprendre pourquoi les arbres dépérissent ou pourquoi certaines essences sont choisies. La dimension climatique constitue le cadre moral de l’engagement, mais elle n’est pas toujours la motivation première.
Du côté des organisateurs — forestiers, collectivités, associations — ces initiatives participatives représentent un investissement important. Encadrer des bénévoles demande du temps, de la préparation et une logistique spécifique. La rentabilité sylvicole n’est pas comparable à celle d’un reboisement professionnel. Sans une réelle volonté de dialogue et de transmission, l’effort peut apparaître disproportionné.
Lorsque la démarche est assumée, ces chantiers deviennent toutefois des espaces de reconnaissance mutuelle. Ils permettent d’expliquer les choix de gestion, de rendre visibles les contraintes et de créer un lien direct entre citoyens et professionnels. Leur valeur ne se mesure pas uniquement en nombre de plants mis en terre, mais aussi en compréhension partagée.

Planter, oui — mais sous conditions
Planter des arbres peut avoir du sens :
restaurer des forêts dégradées
diversifier des peuplements vulnérables
mobiliser les citoyens
Mais sa pertinence dépend des conditions de mise en œuvre :
choix des espèces
respect des dynamiques locales
prise en compte des droits fonciers et des usages locaux
contrôle rigoureux des dispositifs de contribution carbone
Les politiques climatiques s’inscrivent aujourd’hui dans des sociétés marquées par des niveaux élevés de consommation. Dans ce contexte, les mécanismes de compensation peuvent répondre à une demande croissante d’actions visibles. L’augmentation continue des objectifs chiffrés de plantation traduit aussi cette dynamique : plus la pression climatique est forte, plus les réponses doivent paraître ambitieuses.
L’analyse montre toutefois que l’effet climatique de ces dispositifs reste limité au regard des émissions globales. La forêt constitue un levier parmi d’autres dans la régulation du climat ; la plantation, un seul outil parmi tant d'autres au sein de la gestion forestière. Les travaux scientifiques convergent pour indiquer que la réduction des émissions à la source demeure déterminante dans les trajectoires climatiques.
Dans cette perspective, la plantation apparaît comme un petit élément d’un ensemble dont la cohérence dépend des choix énergétiques, économiques et politiques plus larges.
Pourtant, les pratiques actuelles consistant à créer des plantations à grande échelle avec des essences inadaptées sur le plan écologique sur des terres traditionnelles risquent de faire plus de mal que de bien.