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Planter à tout prix :
le regard d’Antoine Cadoret, directeur de Pro Silva France

Antoine Cadoret est directeur de Pro Silva France depuis 2022. Pro Silva est un réseau européen engagé dans la promotion de la sylviculture mélangée à couvert continu, une approche fondée sur l’accompagnement des dynamiques naturelles, la diversité des structures forestières et une gestion inscrite dans le temps long.
Par sa position et sa connaissance du réseau Pro Silva et de l’approche de gestion forestière en couvert continu, Antoine Cadoret apporte un regard à la fois engagé et nuancé sur les débats autour de la sylviculture, attentif à la complexité des écosystèmes forestiers et aux choix de long terme.

Antoine Cadoret, directeur de Pro Silva

Planter, une évidence… trop évidente ?

Planter un arbre plaît. Le geste est simple, visible, valorisant. Sa portée symbolique est forte : on peut planter avec des enfants, avec des élus, parfois même au plus haut niveau de l’État. Peu à peu, l’acte s’est imposé comme une réponse évidente aux enjeux forestiers et climatiques.

Le problème n’est pas l’intention, généralement sincère. Le risque apparaît lorsque la plantation devient un objectif en soi, sans être réellement questionnée. On plante, puis on replante, parfois avec des financements publics, sans forcément revoir la stratégie initiale, même lorsque les résultats sont discutables. Le documentaire a le mérite de mettre en lumière cette logique de continuité, sans véritable changement de cap.

Les forêts poussent déjà

Ce que le documentaire évoque peu, c’est que les forêts poussent déjà. Le « milliard d’arbres » est présent sous couvert, sous forme de semis naturels. Ces jeunes arbres sont issus de dynamiques écologiques en place, présentent une diversité génétique importante et subissent une sélection drastique qui s’opère naturellement, autant de raisons qui pourraient bien en faire des forêts au moins aussi adaptées que la transformation permise par la plantation.

Ces semis naturels sont d’ailleurs souvent plus robustes que les plants introduits en plein, c’est-à-dire sur de grandes surfaces. Un arbre élevé en pépinière, est déplacé et installé brutalement à découvert, exposé au vent, au soleil, à la sécheresse ou à la pression des animaux. À l’inverse, un arbre issu de la régénération naturelle s’ancre dans la terre dès la germination et n’en est plus extrait, et émerge dans une ambiance forestière protectrice, au contact des organismes pathogènes et symbiotiques qu’il côtoiera toute sa vie.

La question centrale n’est donc pas seulement de planter, mais de savoir comment accompagner ces arbres déjà présents jusqu’à maturité. Un travail exigeant, peu visible, mais essentiel.

Prendre soin des écosystèmes existants

Avant de vouloir ajouter des arbres, il est essentiel de prendre soin des écosystèmes en place. Cela commence par le sol, véritable capital productif de la forêt. Il stocke l’eau, les éléments nutritifs et conditionne la croissance des arbres.

Lorsque des machines interviennent pour récolter l’ensemble d’une parcelle, la structure du sol peut être altérée durablement. Ces perturbations fragilisent l’écosystème forestier dans son ensemble. On parle beaucoup de carbone, mais on oublie que la dégradation des sols peut aussi entraîner des émissions, en libérant du carbone jusque-là stocké.

Planter, parfois nécessaire, jamais l’objectif

Il existe des situations où une coupe rase suivie d’une plantation peut s’imposer, notamment lorsque des peuplements entiers dépérissent, comme certaines monocultures d’épicéa en plaine. Dans ces cas, l’intervention répond à une réalité sanitaire ou écologique.

Mais remplacer une monoculture par une autre ne garantit pas d’éviter les mêmes difficultés. La plantation ne doit pas devenir une finalité, mais rester un outil parmi d’autres, mobilisé avec discernement. Dans certains peuplements très homogènes, des plantations ponctuelles et ciblées dans l’espace peuvent permettre d’apporter de la diversité. Encore faut-il avoir pris le temps de comprendre le problème avant d’agir.

La question du reboisement relève aussi du cadre économique et réglementaire. Aujourd’hui, un propriétaire peut décider de couper l’ensemble des arbres d’une parcelle, d’en tirer une recette immédiate, puis de bénéficier d’un financement public et/ou privé pour replanter.

Il peut alors exister un effet d’aubaine : considérer qu’un peuplement jugé peu satisfaisant peut être remplacé, avec une rentrée d’argent nette à la clé et une subvention pour accompagner la nouvelle plantation. D’un point de vue économique, le raisonnement peut se tenir, mais uniquement de ce point de vue et à court terme.

La disponibilité de ces financements contribue à expliquer pourquoi la coupe rase demeure une pratique présente dans la gestion courante. Elle pose la question des incitations qu’ils créent et des types de gestion qu’ils rendent plus attractifs que d’autres.

Intervenir avec mesure

Suivre la forêt et accepter l’erreur

La sylviculture en couvert continu repose sur la limitation des perturbations et l’objectif de produire, à terme, des arbres de gros diamètre et de bonne qualité.

Dans le mode de gestion promu par Pro Silva, le prélèvement des arbres est généralement limité de 10 à 20 % du volume sur pied à chaque passage, et bien répartis dans l’espace. Au-delà, l’augmentation de la lumière s’accompagne d’une perte de fraîcheur et d’un stress accru pour le milieu, potentiellement d’une perte de qualité des individus qui restent sur pied. Ainsi lorsqu’un arbre mature est prélevé sa qualité est valorisée économiquement, et sa forte dimension retirée crée ces puits de lumière éparses favorables au maintien de l’ambiance forestière et à l’installation des jeunes semis.

Sur le papier, ce modèle peut sembler théorique ; sur le terrain, il fonctionne, et Pro Silva et l’Association Futaie Irrégulière travaillent à étudier les phénomènes à l’œuvre et à démontrer sa pertinence technico-économique.

En couvert continu, on prélève moins, mais plus souvent. Les forêts sont davantage suivies, observées et ajustées dans le temps. Les plans de gestion continuent d’être établis sur des horizons de vingt ans, or qui peut prédire l’avenir avec certitude sur ce pas de temps au rythme où les choses changent ?

Les forêts n’échappent pas aux aléas, mais la diversification des structures et des essences permet de répartir les risques. Lorsqu’un événement survient, les peuplements diversifiés cicatrisent généralement plus rapidement.

L’un des atouts majeurs de cette approche reste le droit à l’erreur. Une décision inadaptée peut être corrigée. À l’inverse, une coupe rase ou une plantation généralisée engage la forêt de manière largement irréversible. Le propriétaire dispose de libertés, mais aussi de responsabilités.

Carbone : garder une approche globale

Démontrer que la gestion en couvert continu améliore durablement le puits de carbone, est une information utile et nous travaillons à le calculer. Mais en faire un objectif unique pose problème. La forêt est un système complexe, où sols, arbres, biodiversité et eau sont étroitement liés.

Certaines affirmations simplifient excessivement cette réalité. Des mécanismes de valorisation peuvent constituer un levier, à condition de ne pas devenir la seule boussole.

Un documentaire qui ouvre le débat

Planter à tout prix a le mérite de soulever des questions importantes et d’interpeller les décideurs publics. Il alerte sur les effets négatifs des plantations en monoculture, et c’est nécessaire.

La gestion forestière ne se résume pas à planter ou ne pas planter. Elle consiste à observer, accompagner et ajuster dans le temps. Il ne s’agit pas d’imposer un modèle, mais de proposer des outils, laissant aux propriétaires et aux gestionnaires la responsabilité de leurs choix.

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Découvrez les deux autres regards sur le documentaire Planter à tout prix

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Damien François

Forêt d'Ici

(c)Hebermehl_Grossmann CM Portrait 20250630.jpg

Carol Grossman

Forest Research Institute Baden-Württemberg

Ici, on vous parle d’arbres, de forêts et de bois… Mais aussi des femmes et des hommes qui leur consacrent leur temps : ceux qui les observent, les font grandir, les transforment, les protègent.

 

En ville, en forêt ou à la campagne, on vous partage des idées de sorties, de rencontres, de contenus qui éveillent la curiosité et nourrissent l’envie d’explorer.

 

La Voie des Bois est un projet développé par le collectif Des Hommes et Des Arbres et soutenu par le programme Territoires d'Innovation du plan France 2030.

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