

Préserver les allées d’arbres : le combat engagé d’ALLÉES-AVENUES /allées d'avenir/ pour un patrimoine reconnu
De nombreuses routes du Grand Est et d’ailleurs, mais aussi des rues, des chemins, des canaux et jusqu’à certaines lignes de tramways, alignent leurs files d’arbres. Régulières, formant ainsi avec celles-ci ce que, en France puis en Europe, on a appelé « allées ». Parfois centenaires, les allées d’arbres sont à la croisée du paysage, de l’écologie et de l’aménagement du territoire. Chantal Pradines, déléguée générale de l'association ALLÉES-AVENUES /allées d'avenir/, les défend depuis vingt ans, du village de Trampot jusqu’aux forums européens.
Interview - La Voix des Bois #8
Là où tout commence : regarder autrement
À Trampot, l’allée de frênes s'étend sur plus de trois kilomètres, façonnant le paysage depuis longtemps. Jusqu’au jour où, à la suite d’un accident de la route, leur disparition est envisagée : ce moment devient un point de départ d’une prise de conscience et le début de l’engagement de Chantal Pradines.
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Entre intuition et connaissance du terrain, cette ingénieure spécialisée dans les infrastructures routières puise dans son expérience européenne, notamment en Suède et en Allemagne, où les allées sont perçues comme des éléments à comprendre, à intégrer et à valoriser — pour défendre et faire reconnaître ce patrimoine vivant.
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“J’avais l’intuition que supprimer les arbres n’était pas une réponse adaptée à la sécurité routière.” Une intuition qu’elle a pu démontrer dans une étude publiée en 2011 par la Revue générale de la Route et de l’Aménagement.
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Ce qui débute comme une initiative locale visant à valoriser et protéger les allées d’arbres se transforme progressivement en un projet collectif, porté à l’échelle nationale et européenne, et conduit en collaboration avec des experts scientifiques et des décideurs politiques.
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L'association ALLÉES-AVENUES /allées d’avenir/ est fondée en 2018. Son objectif ? Mettre en lumière l’impact positif des allées d’arbres sur le quotidien des citoyens, tout en déconstruisant l’idée qu’elles représentent un danger pour les conducteurs.

Chantal Pradines, déléguée générale de l'association Allées Avenues/ Allées d'Avenir
L’allée d’arbres : un paysage vivant qui réinvente la route
Embellissant nos routes, nos villes et nos jardins depuis le XVe siècle, les allées d’arbres constituent un patrimoine culturel à la fois sensible et historique. Aujourd’hui, on (re)découvre l’ensemble des bénéfices qu’elles apportent concrètement.
Comme l’explique Chantal, une allée transforme d’abord notre expérience de la route : elle rythme la vision, organise l’espace et crée un cadre. Elle contribue à modérer la vitesse en resserrant naturellement la perception de l’environnement.
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Aujourd’hui encore, en matière de sécurité routière, la vision dominante est celle de la «â€¯route qui pardonne », développée dans les années 1960. Cette approche vise à limiter les conséquences des erreurs humaines en éloignant les obstacles du bord de la chaussée, comme les arbres. En réalité, les chiffres montrent que la sécurité routière peut être plus élevée dans des départements qui gardent, voire replantent des arbres sur les accotements des chaussées. Désormais, les observations de terrain, les recherches et les expériences européennes offrent une lecture plus nuancée.
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Au-delà de cette fonction, Chantal Pradines met en lumière les multiples rôles qu’ont rempli ou remplissent les allées d’arbres au quotidien : délimitation des terrains, ressources en bois, espaces d’ombre, et corridors écologiques pour les oiseaux, les insectes ou les chauves-souris.
Avec le temps, les arbres les plus anciens deviennent de véritables refuges : cavités, bois mort et écorces abîmées abritent une biodiversité unique que l’on ne retrouve nulle part ailleurs. Ce sont de véritables écosystèmes.
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Dans un contexte de réchauffement climatique, d’érosion des sols et d’évaporation de l’eau, ces fonctions deviennent encore plus cruciales. Elles montrent qu’il est possible de concevoir des routes qui conjuguent sécurité, biodiversité et beauté du paysage, sans les opposer.


Faire ressentir les allées : quand l’art complète la science
Ces questions, qu’elles touchent à la sécurité, à la biodiversité ou à la beauté du paysage, sont au cœur de l’action de l’association ALLÉES-AVENUES /allées d’avenir/. Elle rassemble chercheurs, collectivités, gestionnaires et citoyens pour mieux faire comprendre les atouts des allées, protéger celles qui existent déjà et encourager la plantation de nouvelles, afin d’enrichir nos villes et nos campagnes.
Mais Chantal va plus loin : l’association utilise également l’art pour sensibiliser le public à la richesse de ces paysages.
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«â€¯L’art permet de faire circuler les connaissances autrement, de toucher le public et d’ouvrir le dialogue autour de ce patrimoine vivant », affirme Chantal
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Depuis 2020, des artistes sont ainsi invités à créer sur le terrain, à Trampot, des œuvres inspirées par les allées, permettant d’aborder ces paysages avec sensibilité. Expositions, installations et ateliers offrent une lecture plus poétique et immersive, qui complète les analyses scientifiques et les retours techniques.
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«Observer un arbre par le regard d’un artiste, c’est percevoir sa mémoire, sa force et son lien avec le paysage bien au-delà de ses fonctions pratiques. »
l’allée de Trampot (RD427), avec l’artiste Constance Fulda en action sous l’œil du réalisateur Thierry Passerat
Une reconnaissance pour mieux planter demain
C’est ainsi que ce travail patient, porté par Chantal et nourri par de nombreux échanges, a permis une avancée majeure : l’inscription de l’article L 350-3 dans le Code de l’environnement français pour protéger les allées d’arbres en 2016.
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« C’est un patrimoine à la croisée de la culture, de la nature, du paysage et du social. »
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Cette reconnaissance offre un nouvel élan. Elle permet de mieux accompagner les pratiques, d’ouvrir le dialogue entre acteurs et surtout invite à continuer de planter.
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Car désormais, la question s’élargit naturellement vers celle de la transmission. Chaque arbre planté aujourd’hui dessine déjà les allées de demain, celles que d’autres parcourront.
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«â€¯Nos allées d’arbres racontent des vies, des guerres, des résistances : elles sont le support de notre mémoire vivante. »
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Dans un contexte de changement climatique, cette temporalité devient encore plus importante. Les conditions évoluent, les contraintes aussi, et les possibilités de plantation ne seront pas forcément les mêmes demain.
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« C’est maintenant qu’il faut planter pour espérer voir les arbres grandir et prospérer sur le long terme » conclut-elle.

allée meusienne (RD 946), route de Varennes-en-Argonne, avec replantation sur accotement

une route de Haute-Marne (montrant l’intérêt par temps de brouillard)
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